mercredi 8 avril 2020

(Re)lisez Octavio Paz en ces temps de confinement : La quête du présent



Octavio Paz est né à Mexico en 1914 et est mort à Mexico en 1998.


Lors de ses études à l'Université de Mexico, il entame une carrière littéraire, publie des poèmes et fonde des revues.

En 1936 il réside en Espagne pendant la guerre civile où il apporte son soutien aux combattants républicains.

En 1943, il part pour 2 ans aux USA où il lit Ezra Pound, W. B.Yeats, T. S. Eliot,...

En 1945 il entame une carrière de diplomate.

Il vit en France à partir de 1946 où il fréquente les surréalistes : André Breton, Benjamin Perret,...

Entre 1955 et 1962 il est membre du Comité de la revue littéraire colombienne Mito.

Il est nommé ambassadeur du Mexique en Inde en 1962, mais il abandonne ce poste en 1968 lors de la répression sanglante par son gouvernement des étudiants de Tlatelolco.


Dans les années 1970, il s'engage contre la violence et l'oppression quelles qu'elles soient, prenant la défense de Soljenitsyne.

L'oeuvre littéraire et poétique d'Octavio Paz est considérable : voir ici et .

Le prix Nobel de Littérature lui est décerné en 1990. Voir ici.

"C'est comme si Nerval ou Hölderlin écrivaient des livres dignes de Tocqueville et de Marx" disait de lui Claude Roy.

Son discours de réception du Prix Nobel de Littérature est absolument remarquable et il s'intitule "La quête du présent".


Il est tout à fait d'actualité en nos temps de confinement!

"...Dire que nous avons étés expulsés du présent peut sembler un paradoxe.
Il n'en est rien : c'est une expérience que nous avons tous faite un jour ou l'autre.

Certains d'entre nous ont d'abord vécu cette expulsion comme une condamnation, convertie ensuite en conscience, en action.

La quête du présent n'est pas la recherche d'un paradis sur terre ni de l'éternité sans dates : c'est la quête de la véritable réalité...

... je viens seulement de comprendre qu'il y avait une relation secrète entre ce que j'ai appelé mon expulsion du présent et le fait de composer des poèmes.


La poésie est amoureuse de l'instant et elle veut le revivre dans un poème ; elle l'isole de la succession temporelle et le transforme en pur présent...

Je crois depuis longtemps - et je le crois fermement - que le crépuscule du futur annonce l'avènement de l'aujourd'hui.

Et le maintenant ne peut d'avantage se confondre avec un hédonisme facile.


Si l'arbre du plaisir ne croit ni dans le passé, ni dans le futur, mais dans l'instant même, la mort elle aussi est un fruit du présent.


Nous ne pouvons l'ignorer : elle fait partie de la vie.

Vivre bien exige de bien mourir.

Tour à tour sombre et lumineux, le présent est une sphère où s'unissent les deux pôles, l'action et la contemplation.

Que savons nous du présent? 
Rien ou presque. 

Mais les poètes savent une chose : le présent est la source vive des présences..."




mardi 31 mars 2020

Bertolt Brecht : Le poème aux jeunes



Bertolt Brecht
1898-1956
Un des derniers textes écrits par Brecht (ici) : "Le Poème aux jeunes"

Je vécus dans les villes au temps des désordres et de la famine
Je vécus parmi les hommes au temps de la révolte
Et je m’insurgeais avec eux 


Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre

Je mangeais en pleine bataille
Je me couchais parmi des assassins
Négligemment je faisais l’amour et je dédaignais la nature


Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre


De mon temps les rues conduisaient aux marécages
La parole me livra aux bourreaux
J’étais bien faible mais je gênais les puissants
Ou du moins je le crus


Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre


Les forces étaient comptées
Le but se trouvait bien loin il était visible pourtant
Mais je ne pouvais pas en approcher


Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre


Vous qui surgirez du torrent où nous nous sommes noyés
Songez quand vous parlez de nos faiblesses
A la sombre époque dont vous êtes sortis
Nous traversions les luttes de classes
Changeant de pays plus souvent que de souliers
Désespérés que la révolte ne mît pas fin à l’injustice


Nous le savons bien
La haine de la misère creuse les rides
La colère de l’injustice rend la voix rauque
Ô nous qui voulions préparer le terrain de l’amitié
Nous ne sûmes pas devenir des amis


Mais vous quand l’heure viendra où l’homme aide l’homme
Pensez à nous avec indulgence



Ecoutez ce texte ici.



vendredi 27 mars 2020

"America" : une revue passionnante!


"America" est une revue lancée par François Busnel, présentateur de l'émission "La Grande Librairie" sur France 5 et Eric Fottorino, directeur de l'hebdomadaire "Le 1".

Cette revue raconte l'Amérique à hauteur d'homme et sans préjugés : sa beauté, mais aussi ses failles et ses fêlures.

François Busnel, le passeur de livres

Chaque trimestre, les plus grands écrivains français et américains y sont invités à devenir les mémorialistes d'une époque hors-normes.

Avant d'être sensibilisé à cette revue, en tant que voyageur et lecteur passionné des USA et de la littérature américaine, j'avais "flashé" pour la série de 8 DVD produite par France 5 et intitulée "Les Carnets de Route de François Busnel" : un voyage unique à travers les Etats-Unis à la rencontre des plus grands écrivains américains.

Les enregistrements de ces DVD ont été diffusés au cours d'émissions de France 5 de 2011 à 2012 : magnifique.


Y sont interviewés, entre autres Paul Auster, Jonathan Franzen, Toni Morrison, Philip Roth, Joyce Carol Oates, Dan O'Brien, Jim Harrison,...

Avec Jim Harrison décédé il y a 4 an en Arizona
le 26 mars 2016
Je voudrais tout particulièrement signaler ici le N°9 de cette revue consacré aux écrivains amérindiens, mais pas que.


Dans ce numéro, un grand entretien avec Bret Easton Ellis, à l'occasion de la parution de son nouveau livre White, où il dénonce la bien-pensance, l'obsession de l'identité, le règne du politiquement correct,  et le retour de l'idéologie dans l'art.

On y trouve aussi un récit inédit du géant des lettres, Philip Roth, décédé le 22 mai 2018.

Et également, entre autres, un texte de Jim Harrison, qui n'a jamais caché sa fascination pour le monde indien :"Seule la Terre est éternelle".

Jim Harrison

Mais surtout, America consacre un grand dossier aux Amérindiens, victimes de l'histoire américaine, mais à la culture formidablement résiliante.

Et si nous appelions les Amérindiens par le nom des Nations qui les ont vu naître : Lakotas, Navajos, Hopis, Ojibwés, Shoshones, Cheyennes, Crees, Arapahos, Cherokees,...?

Des réserves du Wyoming aux quartiers de San Francisco, la revue explore ce monde fantasmé, avec pour guides des auteurs qui n'ont de cesse d'explorer ce que signifie être "Native American", avec, entre autres, Louise Erdrich, auteure amérindienne ojibwé de Minneapolis (ici) et propriétaire de la librairie Birchbark Books (ici).

Louise Erdrich


On y découvre de magnifiques photographies de E. S.Curtis:

Edward S. Curtis, la mémoire photographique
des Indiens
1868-1952


Aujourd'hui, la mémoire de ces peuples, déjà victime de stéréotypes les plus grossiers et abîmée par l'indifférence, menace d'être définitivement ensevelie sous le cynisme.

Car contrairement à ce que véhicule la propagande menée par Donald Trump, les Indiens n'ont pas choisi de vivre dans les réserves ...


vendredi 20 mars 2020

"Le Terrier" de Franz Kafka : le livre du confinement


En ces temps de confinement, il est intéressant de découvrir ou de relire la nouvelle (inachevée) de Franz Kafka intitulée "Le Terrier".

Cette nouvelle a été publiée en français par les Editions Gallimard/NRF en 1948 sous le titre "La Colonie Pénitentiaire et Autres récits". La traduction est d'Alexandre Vialatte.


Les nouvelles y figurant sont : "La Colonie Pénitentiaire", "Un Champion de Jeûne", "Le Terrier" et "La Taupe Géante".

Le Terrier est l'une des dernières oeuvres de Kafka : en 1923, il vit à Berlin et souffre de la tuberculose.

C'est lors d'une période de répit, en décembre, qu'il écrit ce texte.
Il vit alors en compagnie de Dora Diamant.

Mais la toux et la fièvre reprennent et l'empêchent de terminer ce récit.

Il mourra quelques mois plus tard, le 3 juin 1924.

Franz Kafka
1883-1924
Le narrateur (mi-animal, mi-humain) creuse, méticuleusement, pour se protéger, une forteresse souterraine, labyrinthique ...

Il espère que ce terrier lui permettra de vivre en toute quiétude, séparé du monde extérieur.

Le constructeur-narrateur se réjouit de sa vie solitaire, qu'il passe à effectuer de petites réparations, à rêver d'amélioration de son terrier, et à accumuler des provisions.

Pourtant, il vit dans la terreur permanente d'être attaqué par un ennemi qui envahirait son abri...

"J’ai organisé le terrier et il semble que ce soit une réussite. De l’extérieur on ne voit à vrai dire qu’un grand trou, mais en réalité celui-ci ne conduit nulle part, après seulement quelques pas on se cogne contre une paroi de roche naturelle, je ne veux pas me vanter d’avoir conçu intentionnellement cette ruse, c’était plutôt le vestige d’une de ces nombreuses et vaines tentatives de construction, mais finalement il me parut avantageux de ne pas boucher ce trou. 

C’est vrai qu’il y a des ruses qui sont si subtiles qu’elles se tuent elles-mêmes, je le sais mieux que personne et il est certainement bien téméraire d’attirer l’attention sur ce trou et ainsi de signaler la possibilité qu’il y ait ici quelque chose qui vaille la peine qu’on fasse des recherches. 

Mais il me connaît mal, celui qui croit que je suis lâche et que je ne creuse mon terrier que par lâcheté. C’est à quelque mille pas de ce trou que se trouve la véritable entrée du terrier, cachée sous une couche de mousse que l’on peut soulever, elle est aussi sécurisée que peut l’être quelque chose en ce monde, certes, quelqu’un peut marcher sur la mousse ou bien la percer, alors mon terrier est ouvert et qui a envie – à condition, bien entendu, de posséder certaines facultés qui ne sont guère répandues – peut y pénétrer et tout détruire à jamais." ...


Le narrateur entretient une relation ambivalente avec son terrier, qui semble être à la fois un abri et un piège.

Son ami Max Brod, qui a publié ce texte de façon posthume en 1931, rédige une postface :

Max Brod en 1924

"... La solitude a pour dernière conséquence un système de protections que Kafka expose ici avec la puissance inquiétante de l'expérience personnelle et un réalisme total au sein du fantastique ; c'est-à-dire qu'il y emploie son style le plus strictement singulier.

La peur de vivre d'un sans-défense, la nostalgie d'un repos parfait...

Mais l'auteur soulève légèrement le voile du symbole et indique que "Le Terrier" signifie plus pour lui que la sécurité, qu'il symbolise aussi la Patrie, une assiette morale, une base d'existence conquise au prix d'un honnête labeur,...tout ce que "l'arpenteur" du Château cherchait précisément en vain."

Franz Kafka

Mais on peut aussi établir un rapport entre le Terrier, considéré comme le corps même de Kafka, et la maladie pulmonaire mortelle dont il souffre : il parlait d'ailleurs de sa toux comme d'une "bête".

Vers la fin du texte, il est question d'un "chuintement" qui menace le narrateur (la respiration d'un malade atteint de tuberculose).

Le Terrier, c'est la maison du corps, infiltrée de l'extérieur.

Les ramifications du Terrier pourraient être interprétées comme les parties pulmonaires, et l'entrée - crainte par le narrateur -comme la bouche, par laquelle les agents pathogènes pénètrent.

Ecouter ici un extrait du Terrier, lu par Denis Lavant.



samedi 7 décembre 2019

En Californie, sur les terres de John Steinbeck



En avril 2018 nous sommes partis pour un beau voyage d'un mois en Californie.

Nous devions nous rendre, sur la côte ouest, par la magnifique route #1 qui longe le Pacifique, de San Luis Obispo à Big Sur, où nous avions réservé une "cabin" (petit cabanon en bois spartiate) dans la forêt près de l'Océan.

Malheureusement des glissements de terrain importants ont rendu cette route impraticable, et nous avons du prendre la route #101, à l'intérieur des terres.

La route #1 au bord du Pacifique
et la #101 à l'intérieur des terres
Nous n'avons pas eu à le regretter, car ce faisant nous avons eu le plaisir de passer à Salinas, sur les terres de John Steinbeck.

En effet, John Steinbeck est né le 27 février 1902 à Salinas, Californie.


John Steinbeck
1902-1968

Salinas est la capitale américaine de l'agri-business intensif de la laitue et produit 80% de la laitue consommée aux USA.

Immenses plantations de laitue à Salinas

A priori, peu de liens entre la fameuse laitue de Salinas et le grand écrivain John Steinbeck, quoique ...

Les deux gloires locales de Salinas réunies!

Steinbeck est bien la gloire locale de Salinas (après la laitue, cela va sans dire).


John Steinbeck par Russ Cook

Un Musée lui est consacré, que nous avons pris grand plaisir à visiter : le "National Steinbeck Center".



Fresque évocatrice à l'entrée du Musée.

John Steinbeck est un géant des lettres américaines alliant humour sympathique et perception sociale aigüe.

Plusieurs de ses oeuvres sont des classiques de la littérature occidentale: Cannery Row (1945), Les Raisins de la Colère (The Grapes of Wrath, 1939), East of Eden (A l'Est d'Eden, 1952), Des Souris et des Hommes (Of Mice and Men, 1937), In Dubious Battle (En un Combat Douteux, 1936),..etc,...







Ses oeuvres se déroulent au coeur de la Californie, en particulier dans la vallée de Salinas et les chaînes côtières californiennes.



"En un combat douteux".


"Travels with Charley : In search of America": Steinbeck raconte son road trip à travers les USA en 1960, en compagnie de son caniche Charley.

Travels with Charley :
carte de son road trip à travers les USA

Steinbeck a  exploré les thèmes du destin, et de l'injustice, en particulier chez les travailleurs et fermiers opprimés.

Nous avons retrouvé Steinbeck un peu plus tard à Monterey, où se déroule Cannery Row.







John Steinbeck s'est vu décerner le Prix Nobel en 1962.

Extrait de son discours :

"Le prestige du Prix Nobel et de ce lieu où je me tiens est tel que je suis contraint non pas de couiner comme une souris contrite et éperdue de reconnaissance, mais de rugir comme un lion dans mon orgueil de pratiquer pareil métier et d'appartenir à la lignée des grands hommes qui l'ont, eux aussi, pratiqué depuis la nuit des temps."

Et aussi:

"La littérature ne relève pas de la critique de clercs hâves et émasculés tout juste bons à chanter leurs litanies dans des églises vides ; il ne s'agit pas non plus d'un jeu destiné aux élus cloîtrés dans leur forteresse, pseudo-mendiants du désespoir basses calories.

La littérature est aussi ancienne que la parole.
Elle est née d'un besoin vital des hommes et elle n'a pas changé sinon sur un point : elle est devenue plus nécessaire encore."

Ouah!

Voir ici un excellent documentaire ARTE à propos des Raisins de la colère.

Ce que décrit Steinbeck dans les Raisins de la Colère était encore d'actualité lors de la crise des subprimes très récemment, et risque fort de se reproduire à nouveau...

Voir ici la bande annonce du film de John Ford, avec Henri Fonda (1940).





Voir ici la bande annonce officielle du film d'Elia Kazan, avec James Dean (1955).



Voir ici le discours de réception du prix Nobel le 10 déc 1962 (en anglais)


John Steinbeck

vendredi 12 juillet 2019

Benjamin Fondane : au seuil de l'Inde


Benjamin Fondane (alias B. Fundolanu ou B. Wechsler) est né le 14 novembre 1898 à Iasi, en Roumanie, et est mort le 3 octobre 1944 au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau.

Fondane vers 1915

Fondane est un philosophe, poète, dramaturge, essayiste, critique littéraire, réalisateur de cinéma et traducteur juif athée, roumain, naturalisé français en 1938, et d'expression française.

J'ai déjà eu l'occasion de rédiger une note (ici), à propos de son ouvrage "Le mal des fantômes".

Il publie de la poésie dès son plus jeune âge.

A Paris, dès 1923 il adhère au Mouvement Surréaliste, et en 1924, il rencontre le philosophe russe Léon Chestov, qui sera la rencontre la plus déterminante de sa vie.

Léon Chestov
en 1927

En 1944 il est arrêté par la police de Vichy; ses amis obtiennent sa libération, mais Benjamin Fondane décide de ne pas abandonner sa soeur Line.

Il est alors envoyé au camp de Drancy et déporté à Auschwitz.

Les belles Editions Fata Morgana ont publié en 1994 dans la collection Hermès "Au seuil de l'Inde" de Benjamin Fondane, avec une préface de Michel Carassou et des dessins de Francis Herth (40 pages).


En 1941, les Cahiers du Sud consacrent à la pensée indienne un numéro spécial intitulé "Message actuel de l'Inde".

Invité à participer, Fondane donne "Au seuil de l'Inde", qui témoigne de ses préoccupation : l'examen comparatif de la pensée indienne (hindouiste et bouddhiste) et de la philosophie/métaphysique occidentale.

"Comme Chestov, Fondane s'attache à des auteurs tels que Pascal, Nietzsche, Dostoïevski,  ou Kierkegaard, qui, à un moment de leur vie, ont connu l'expérience du gouffre, du souterrain ou du mur, qui ont senti le sol se dérober sous leurs pieds, qui ont osé croire, contre la nécessité, contre l'ordre du monde" Michel Carassou.

"Philosophies de décadence que celles de l'Europe! Philosophies de décadence que celles de l'Inde! Symptôme de perte de vitalité, peut-être, que la philosophie elle-même, conçue comme Savoir, comme Devoir.

Attitude de défense de gens qui ont peur du vivre, qui craignent d'accepter la vérité de la vie, qui s'évanouissent quand la piqûre d'une aiguille leur arrache une gouttelette de sang - et qui se sont façonné un faux monde, une fausse vie, où il n'y ait ni aiguille, ni sang, ni un Je qui puisse être touché.

Refus de la vie, peur de la vie, c'est ça qu'ils appellent "philosophie"!" Benjamin Fondane.

Francis Herth



mercredi 30 janvier 2019

Lenz de Georg Büchner : un voyage intérieur de la poésie vers la folie



Les Solitaires intempestifs

Lenz de Georg Büchner, publié en 1839, deux ans après la mort de son auteur, à 24 ans, reconstitue sous forme de fiction trois semaines de l'existence du poète Jakob Michaël Reinhold Lenz, figure importante du mouvement Sturm und Drang (Mouvement politique et littéraire allemand de la fin du XVIII°, radicalisation des Lumières et précurseur du Romantisme)

Georg Büchner
1813-1837


Jakob Lenz
1751-1792
Cette courte période de la vie de Lenz se situe au cours de l'hiver 1778.

Nous assistons dans ce texte, au basculement du poète dans la folie entre le 20 janvier 1778, date d'arrivée de Lenz, après une traversée de la forêt vosgienne, dans le village de Waldersbach, à la rencontre du Pasteur Oberlin, et le 8 février suivant, date du renvoi de Lenz sous bonne escorte à Strasbourg.

Voir ici la biographie du Pasteur Oberlin, figure bien connue en Alsace.

Le Pasteur Jean-Frederic Oberlin
1740-1826
Sa traversée de la montagne vosgienne, au nord du Parc des Ballons des Vosges,  le confronte à une nature qui rencontre en lui des échos inquiétants...



Büchner décrit de façon assez extraordinaire le paysage mental de Lenz au cours de cette crise où il espère trouver un secours auprès du Pasteur Oberlin, mais la religion ne lui est d'aucun secours pour se sauver des forces qui font vaciller son identité : rien ne le protège ni de la perte ni de la déchirure du monde dont il se plaint...

Büchner s'est inspiré des notes laissées par le Pasteur sur cet épisode, et grâce à son style simple, de poésie brute et condensée, il raconte les vacillements de l'âme d'un jeune homme que son hypersensibilité au monde qui l'entoure mène à sa perte.

Voir ici une analyse exhaustive de "Lenz" par Lucile Charliac dans "Savoir et Clinique" 2012/1 (N°15)

Lenz est un chef-d'oeuvre de la littérature, maintes fois traduit, commenté, mis en musique.
C'est une invitation à un voyage intérieur où se mêlent poésie et folie.

Ce texte a été produit et joué au Théâtre du Peuple, à Bussang, dans les Vosges,  par Simon Delétang, et également à la Comédie de l'Est, à Colmar (19 et 20 novembre 2018) : saisissant et magnifique!

Le Théâtre du Peuple à Bussang

"...Mais la nuit passée lui avait laissé une impression terrible. Le monde s'était révélé à lui et il n'était que mouvement et chaos vers un abîme où l'attirait une violence impitoyable.

Il fouillait à présent en lui-même. Il mangeait peu ; moitiés de nuits passées en prière et rêves fiévreux.

Une poussée violente, et puis épuisé, abattu ; il gisait dans les larmes brûlantes et puis soudain il sentait une force, et il se relevait froid et indifférent ; il avait l'impression que ses larmes s'étaient changées en glace, il en riait..."